De Schumpeter à Solow : deux visions de la croissance
Aghion rappelle que la « destruction créatrice », concept introduit par Schumpeter, décrit ce mouvement où de nouvelles innovations remplacent progressivement les technologies existantes.
Longtemps, ce mécanisme est resté en marge des analyses économiques dominantes, notamment du modèle de Solow qui, pendant plusieurs décennies, a structuré notre compréhension de la croissance autour de l’accumulation du capital. Ce modèle, bien qu’essentiel, laissait en retrait une question centrale : d’où vient le progrès technique ? Et comment naît, concrètement, la capacité d’innovation d’une économie ?
L’innovation comme moteur de la croissance moderne
C’est pour répondre à cette interrogation qu’à la fin des années 1980, Philippe Aghion et Peter Howitt proposent un cadre complémentaire. Ils y placent l’innovation et l’entreprise au centre du processus de croissance, autour de trois idées clés :
- La croissance est cumulative : les innovations s’empilent, chacune s’appuyant sur les précédentes.
- L’innovation répond à des incitations : elle dépend des institutions, des politiques publiques et de l’environnement concurrentiel.
- Chaque innovation remplace une technologie antérieure, créant un cycle continu de renouvellement.
Ce cadre met en évidence un point souvent sous-estimé : une économie doit encourager l’émergence de nouveaux talents, tout en évitant que les acteurs établis ne verrouillent l’entrée de nouveaux innovateurs. Gérer cette tension est, pour Aghion, l’un des défis centraux des politiques économiques contemporaines.
À partir de cette grille de lecture, Philippe Aghion souligne que les dynamiques d’innovation varient selon les écosystèmes. Il évoque, à titre illustratif, les États-Unis et l’Europe : aux États-Unis, le renouvellement des entreprises leaders est plus fréquent, reflet d’un environnement qui favorise davantage l’innovation de rupture ; en Europe, les positions sont souvent plus stables, ce qui peut encourager une innovation plus progressive. L’objectif n’est pas d’opposer les modèles, mais de montrer combien la structure des marchés, leur taille et les mécanismes d’entrée influencent le rythme et la nature de l’innovation.
Accompagner la destruction créatrice : un équilibre à trouver
La destruction créatrice peut susciter des ajustements, mais Philippe Aghion rappelle qu’elle favorise également la mobilité sociale et n’accentue pas, dans la durée, les inégalités globales.
L’enjeu n’est donc pas de la redouter, mais d’en organiser les conditions pour qu’elle devienne un vecteur d’opportunités plutôt qu’un facteur de fractures.
Cela passe d’abord par une éducation de qualité, capable d’identifier et de développer les talents, indépendamment des origines sociales.
Cela suppose également un environnement concurrentiel ouvert, qui encourage l’innovation tout en évitant que certaines positions dominantes ne freinent l’entrée de nouveaux acteurs.
Enfin, il souligne l’importance de mécanismes d’accompagnement des transitions, comme la flexi-sécurité, qui permettent aux individus d’évoluer plus sereinement au rythme des transformations économiques.
Ainsi, l’intervention de Philippe Aghion rappelle que l’innovation n’est pas seulement un moteur de compétitivité : c’est un processus de transformation continue qui engage l’ensemble de l’écosystème économique.
Créer les conditions de son émergence, soutenir les nouveaux entrants et accompagner les transitions constituent autant de leviers pour bâtir une croissance à la fois performante, responsable et ouverte aux talents.